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Entretien avec l’écrivain libanais Alexandre Najjar

Institut français

Découvrez l’interview de l’écrivain libanais Alexandre Najjar, auteur invité au salon du livre de Beyrouth, pour son livre Mimosa, aux éditions Les Escales, par Catherine Fruchon-Toussaint, journaliste, responsable du Magazine Littérature sans frontière, RFI.

 

« Mimosa » est un livre qui rend hommage à votre maman disparue, et c’est le surnom que vous lui donniez quand vous étiez enfant car vous l’écrivez « dans le langage des fleurs, le mimosa exprime la sécurité, l’amour inconditionnel, la sensibilité et la délicatesse », et vous finissez par ces mots « décidément, ce surnom te va si bien », en vous adressant à elle. Est-ce qu’en effet, cette intuition que vous aviez eue enfant s’est révélée exacte tout au long de votre vie ?

Oui, en fait, « Mimosa » c’est un surnom que je lui donnais. C’est un dérivé de Maman, Mama, Mimo… Mimosa est venu comme ça. Et ensuite, je me suis rendu compte que pour quelqu’un comme elle qui aimait tellement les plantes, les fleurs, c’était quelqu’un qui était passionné par la nature, donc je trouvais que ce surnom lui allait très bien. Et comme vous l’avez dit aussi, le mimosa est le symbole de beaucoup de choses que je retrouvais en elle. C’était une mère exceptionnelle même si elle n’a pas le monopole. Cela dit, elle a eu deux mérites entre autres : elle a dû gérer une famille nombreuse pendant la guerre du Liban, ça n’a pas été facile, il lui a fallu s’organiser, tout gérer pour mener à bien sa mission, et c’est aussi quelqu’un qui a toujours été très avant-gardiste, à une époque par exemple où les femmes ne travaillaient pas encore au Liban, elle a voulu enseigner, elle a même présenté à l’insu de ses parents un concours dans l’administration libanaise, elle a fait deux diplômes. C’était quelqu’un d’assez déterminé qui avait beaucoup d’ambition. Donc ces deux aspects la caractérisent beaucoup. Et puis évidemment comme je l’ai dit, son amour inconditionnel pour les plantes, même si des fois, on la taquinait, en disant « voilà, tu veux tout guérir avec les plantes ! » parce qu’elle avait aussi une passion pour les plantes médicinales, donc il y a un chapitre très drôle qui raconte comment elle veut tout guérir par les plantes, et nous gentiment on la taquinait en disant « Allons, soyons sérieux ! ». Mais elle avait vraiment cette relation presque charnelle avec la nature. Moi, je la voyais souvent couper ses rosiers, travailler avec la terre, avoir les ongles plein de sable, et elle aimait ça. Elle aimait ce contact. Donc elle avait cette passion-là. Et aujourd’hui, quand je vois ce jardin qu’elle a tellement cultivé avec amour, ça me fait mal au cœur. D’une part, je suis désolé de voir qu’elle n’est plus là, d’un autre côté, je vois que toutes les fleurs qu’elle a plantées, s’ouvrent. Et je la retrouve en quelque sorte dans ces fleurs qui continuent de pousser, de vivre, sans elle, mais peut-être qu’elle est là-dedans. Peut-être que c’est un peu elle que je vois quand je regarde une rose épanouie. Donc c’est un peu comme un cycle qui a continué pour refuser la mort. Et que c’est une forme de vie qui continue à travers la nature.

 

Ce récit est une longue lettre que vous lui adressez. Elle est décédée en mai dernier, mais juste avant vous aviez éprouvé la vie de cette femme, née en 1940, très dynamique, qui fait des études, qui veut travailler, qui apprend à conduire, à une époque où les libanaises ne conduisent pas, on sent sa personnalité pleine d’énergie. Et vous écrivez aussi qu’avec cette guerre qui à partir de 1975 secoue le pays et secoue votre famille nombreuse, vous êtes six enfants, elle reste très forte pendant le conflit. Et vous dites qu’elle a le courage des femmes libanaises. Est-ce que de façon plus générale, votre mère est aussi un modèle de femme libanaise ?

Oui, je crois qu’on a beaucoup parlé dans les médias de la guerre du Liban, il y a même dans « Le dictionnaire amoureux du Liban »[1], ce mot affreux qui est « libanisation », un peu comme « balkanisation », ou alors on dit souvent « c’est Beyrouth ! » de façon péjorative comme si c’était le Far West. Et en fait, on oublie que pendant cette guerre, il y a eu des gens qui ont résisté, des gens qui ont été exceptionnels, qui ont protégé leur famille, qui se sont battus pour survivre. Et ma mère fait partie de ces mères libanaises qui ont aussi beaucoup lutté pour protéger la famille des combats, de la mort. D’autres mamans, malheureusement, ont perdu leurs enfants dans la guerre, certains ont été kidnappés, d’autres tués à des barrages, d’autres disparus, ça c’est je pense atroce aussi, de ne pas savoir jusqu’à aujourd’hui, peut-être vingt, trente ans après, si son enfant est quelque part encore ou pas. Donc, elle n’a pas eu ce malheur de perdre ses enfants, mais elle a quand même souffert de voir que tous ses rêves d’adolescente, de jeune fille, de jeune maman, ont été carrément confisqués par la guerre. De sorte que, elle a dû faire face aux pénuries, de pain, d’eau, d’électricité, aux combats, aux changements d’école incessants, j’ai un frère qui a dû changer sept fois d’école à cause des bombardements. Donc tout ça fait que cette femme était admirable parce qu’elle a, comme beaucoup de mères libanaises, faire front avec beaucoup de courage et sans jamais céder au désespoir ou la dépression. Mais en même temps, lorsqu’elle était malade et que j’avais passé beaucoup de temps à l’interroger, quand je lui ai posé la question « Quel est le pire souvenir de ta vie ? », elle m’avait répondu « la guerre ». J’ai senti que c’était une blessure profonde, et que bien qu’elle ait surmonté cette épreuve, elle a gardé en elle, quand même, une blessure très profonde. 

 

Autre caractéristique de Mimosa : son goût pour la lecture, elle dévore les classiques français. Et c’est vraiment une militante de la francophonie. Je pense que c’est d’elle, que vous tenez vous aussi ce goût pour la langue française que vous défendez. Est-ce que vous avez l’impression qu’elle vous a transmis un flambeau ?

Oui certainement. D’abord, elle m’a beaucoup encouragé à lire. D’ailleurs, dans ma bibliothèque encore aujourd’hui, j’ai tous ses livres, ceux qu’elle lisait étant jeune, avec son nom dessus, donc c’est un peu une sorte d’héritage qu’elle m’a transmis. Il y avait les classiques évidemment, mais il y avait aussi certaines lectures assez hardies pour l’époque : Sagan, Beauvoir, Sartre, Camus… ça montre bien qu’elle était curieuse de tout. D’ailleurs, elle dévorait tellement de livres, que le libraire, qui était en centre-ville les lui prêtait, elle empruntait des livres au lieu de les acheter, parce qu’il avait senti en elle une très grande lectrice, donc il lui prêtait volontiers les livres de sa librairie au lieu de les lui vendre. Et donc, elle m’a transmis cette passion pour les livres, et en même temps, elle m’a beaucoup encouragé quand je me suis mis à écrire. J’ai très tôt eu envie d’écrire, et elle m’a toujours encouragé, à tel point que mon premier « roman », elle me l’avait tapé elle-même à la machine à écrire tant bien que mal, c’était encore l’époque des vieilles machines, et elle avait demandé à l’un de mes frères de faire les dessins. Donc, sans elle, je ne suis pas sûr que je sois devenu écrivain. J’ai bénéficié de ses encouragements, de sa bienveillance et de sa culture aussi très francophone. D’ailleurs mon père aussi était un très grand francophone mais plutôt versé dans l’histoire : De Gaulle, Napoléon…. Un monde différent mais aussi très francophone.

 

A la lecture de « Mimosa », on sent que vous avez beaucoup de plaisir à restituer son parcours, la jeune fille qu’elle a été, la femme puis la mère, mais vous écrivez quand même au fil de l’écriture que vous avez de la peine. Donc écrire, ce n’est pas seulement retrouver la beauté des souvenirs, c’est aussi réaliser que la personne n’est plus là ?

Oui, mais en même temps, écrire est une sorte de thérapie parce que j’ai pu combler le manque par les mots. En écrivant, elle était encore vivante. Ce n’est qu’à la fin qu’elle a disparu. Mais en même temps j’exorcisais la maladie et la mort à travers les mots. En fait, j’avais arrêté d’écrire après « Le dictionnaire amoureux du Liban », j’ai eu un moment où j’étais un peu vidé. Et en même temps, les événements dans la région, en Syrie, en Irak, étaient tellement douloureux que je sentais qu’il y avait une certaine vanité, vacuité ou inanité des mots. Et donc, lorsqu’elle est tombée malade, et que je me suis dit que j’allais écrire sur elle, j’ai senti, que non, les mots n’étaient pas inutiles parce qu’ils pouvaient nous raccrocher à des personnes qu’on aime, et justement combler le manque à venir, nous consoler aussi d’une certaine façon. C’est vrai que je parle de ma mère, mais je crois que chaque lecteur trouvera aussi dans ce livre une matière pour réfléchir lui-même sur sa condition, de mère, ou sa relation avec sa mère, on n’a pas toujours la chance d’avoir des mères exceptionnelles mais chacune a peut-être ses excuses ou ses circonstances atténuantes, mais je crois que c’est un sujet inépuisable, la mère, parce que c’est la vie finalement. C’est elle qui nous donne la vie. D’ailleurs, je me suis posé la question, si on avait encore le droit de vivre après la mort d’une mère puisque c’est elle qui nous avait octroyé ce droit. En fait, c’est exagéré, évidemment, mais ça montre aussi que cette personne qui disparait, c’est quand même elle qui nous a donné la vie. Et que se retrouver sans elle, on est orphelin évidemment mais on sent aussi qu’une partie de soi nous manque. Et c’est pour ça que souvent une mère reste toujours très présente. Même des années après, on sent que son souvenir nous habite. Quelquefois même on la sent. Moi souvent quand je vois un être cher dans mes rêves, je me dis : est-ce que c’est juste un rêve ou une visite ? Et je crois que l’absence, la mort, c’est la littérature qui nous permet d’apprivoiser ces moments de manque à travers les mots.

 

Vous finissez en écrivant : « Aujourd’hui, maman n’est pas morte », en contrepoint de la célèbre phrase d’ouverture de « L’étranger » d’Albert Camus[2].

Oui, c’est vrai. Dans « L’étranger », le personnage central a ce détachement et cette insensibilité, presque, à l’égard de la mort de sa mère. Alors que pour moi, c’était tout le contraire. Je sais exactement quand elle est morte. Puisque mes frères, ma sœur et moi, nous l’avons accompagnée jusqu’à la fin. Et pour moi, elle n’est pas morte puisque, comme je l’ai dit, elle vit en nous, et en même temps, dans chaque fleur, dans chaque plante, dans son jardin. Et en fait, ce livre n’est pas un livre triste, puisque, c’est vrai qu’elle disparait, mais tout au long du livre, on voit bien qu’il y a des situations cocasses, touchantes, beaucoup d’anecdotes aussi, comme lorsque nous venons en France, à cause de la guerre pour étudier, des scènes assez rocambolesques. Et donc, ce sont en même temps, des souvenirs touchants, et évidemment, comme dans la vie, des souvenirs douloureux. Mais elle nous a donné beaucoup de joie, d’amour, et son rapport à la nature faisait qu’elle était toujours extrêmement épanouie, comme une fleur peut l’être.

 


[1] Ecrit par Alexandre Najjar et publié aux éditions Plon.

 

[2] « Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. »